Prise en charge chirurgicale d’un Vautour fauve victime d’un tir de plomb logé à l’arrière du crâne
Quand un vautour arrive sans pouvoir relever la tête
Le 24 septembre 2022, un agent du Parc national du Mercantour découvre un Vautour fauve au bord d’une rivière dans les Alpes-Maritimes. L’oiseau est vivant, mais son état est préoccupant. Sa tête reste penchée vers le sol et il semble incapable de la redresser normalement.
L’alerte est rapidement transmise à l’équipe Faune Sauvage de la Lingostière Clinique Vétérinaire à Nice.
À son arrivée à la clinique, ce qui m’a immédiatement frappé est cette position anormale de la tête. L’oiseau était conscient, vigilant, mais quelque chose l’empêchait manifestement de retrouver une posture normale.
Une radiographie est réalisée dès son admission. Elle révèle la présence d’un plomb logé à l’arrière du crâne.
À cet instant, plusieurs questions se posent. Le projectile est-il responsable de la douleur ? Existe-t-il des lésions neurologiques associées ? Peut-on retirer ce plomb sans aggraver la situation ?
Nous savons simplement qu’il faut agir.
Une chirurgie plus délicate que prévue
Sur les clichés radiographiques, le projectile paraît relativement accessible.
Comme souvent en chirurgie, la réalité est un peu différente lorsque l’on se retrouve face aux tissus.
Je pensais initialement que l’extraction serait relativement simple. Finalement, l’intervention s’est révélée bien plus complexe que prévu. La localisation exacte du plomb et la proximité de structures anatomiques sensibles rendaient chaque geste particulièrement minutieux.
Chez les oiseaux sauvages, nous n’avons pas droit à l’erreur. Au-delà de la réussite technique de la chirurgie, il faut permettre à l’animal de retrouver suffisamment de capacités pour survivre seul dans la nature.
Après plusieurs manipulations prudentes, le projectile est finalement extrait. Le vautour survit à l’intervention.
Dans ce genre de situation, ce n’est jamais la fin de l’histoire. C’est simplement la première étape.
Les premiers jours de soins
Comme toujours, la gestion de la douleur est une priorité.
Chez ce vautour, nous avons mis en place un protocole antalgique à base de tramadol. Il présentait également des signes de déshydratation modérée nécessitant une réhydratation par voie parentérale à l’aide d’une solution de Ringer Lactate réchauffée.
Les recommandations classiques préconisent généralement un jeûne préopératoire chez les grands oiseaux. Dans ce cas précis, nous avons fait le choix de ne pas l’appliquer. L’animal venait de subir un traumatisme important et son état corporel ne permettait pas de prolonger davantage une période de privation alimentaire.
Quelques heures après l’intervention, le vautour recommence à s’alimenter spontanément.
Pour beaucoup, cela peut sembler anecdotique. Pour un vétérinaire qui travaille avec la faune sauvage, c’est souvent l’un des premiers signes encourageants.
Préserver les indices
Lorsqu’un projectile est retiré d’un animal sauvage, il est important de ne pas oublier qu’il peut également constituer un élément de preuve.
J’attire souvent l’attention sur ce point lors des formations. Que ce soit lors d’une chirurgie ou d’une autopsie, il faut éviter d’endommager le plomb avec les instruments.
Dans certaines situations, les agents de l’État peuvent être amenés à réaliser des investigations complémentaires. Un projectile intact conserve davantage d’informations qu’un projectile écrasé par une pince chirurgicale.
Manipuler un vautour
Le Vautour fauve impressionne souvent par sa taille.
Lorsqu’on se retrouve face à lui pour la première fois, on pense immédiatement aux ailes ou aux serres. Pourtant, c’est souvent le bec qui mérite le plus d’attention.
La contention repose sur quelques principes simples : contrôler la tête, maintenir les ailes contre le corps et limiter au maximum le stress de l’animal.
Avec l’expérience, on découvre également certaines particularités propres à l’espèce. Placés sur le dos dans de bonnes conditions de contention, de nombreux vautours restent étonnamment calmes, ce qui facilite certains soins comme la perfusion ou la surveillance anesthésique.
La chirurgie n’est qu’une partie de l’histoire
Après quelques jours d’hospitalisation à la clinique, le vautour est transféré au centre de sauvegarde de la LPO à Buoux.
C’est à ce moment-là que débute le travail de réhabilitation.
Le grand public imagine souvent que tout est gagné une fois l’opération terminée. En réalité, la chirurgie ne représente parfois qu’une petite partie du parcours.
Pendant plusieurs semaines, l’oiseau doit retrouver son état corporel, récupérer ses capacités locomotrices et démontrer qu’il est capable de voler normalement avant d’envisager un retour dans le milieu naturel.
Trois mois plus tard, le vautour retrouve finalement la liberté. Il est relâché dans les Gorges du Verdon avec deux autres congénères également réhabilités. Tous trois sont équipés de bagues permettant le suivi de leurs déplacements.
Voir un animal repartir après plusieurs mois de prise en charge reste un moment particulier. Pour les équipes de terrain, les soigneurs, les bénévoles et les vétérinaires, c’est l’aboutissement d’un travail collectif qui commence souvent par un simple appel téléphonique.
Une espèce protégée
Le Vautour fauve (Gyps fulvus) est une espèce strictement protégée en France.
Sa destruction, sa capture, sa détention ou la perturbation volontaire de ses sites de reproduction sont interdites par la loi.
Au-delà de son statut juridique, le vautour joue un rôle écologique essentiel. En éliminant les carcasses dans la nature, il participe au fonctionnement des écosystèmes et limite la propagation de certaines maladies.
Derrière un vautour blessé, une problématique plus vaste
Ce cas est également un rappel d’une problématique que nous rencontrons régulièrement en faune sauvage : l’impact du plomb sur les oiseaux.
Certains rapaces sont victimes de tirs directs. D’autres s’intoxiquent en consommant des animaux contenant des fragments de munitions.
Depuis plusieurs années, les études scientifiques se multiplient et montrent que cette contamination reste une menace réelle pour de nombreuses espèces.
Ce vautour a eu la chance d’être découvert à temps.
Sans la vigilance de l’agent du Parc national du Mercantour, sans l’intervention chirurgicale et sans le travail de réhabilitation réalisé à Buoux, il n’aurait probablement jamais repris son envol.
Pour aller plus loin (Saturnisme & Munitions)
- 30 Millions d’Amis : Des millions d’oiseaux empoisonnés par les plombs de chasse
- Sciences et Avenir : Les rapaces intoxiqués par le plomb
- ConsoGlobe : L’impact du plomb de chasse sur les rapaces
- Huffington Post : Le plomb des munitions, une menace pour les rapaces
- GEO Magazine : Les pygargues empoisonnés par les munitions
- National Geographic : Sauvetage d’un aigle royal empoisonné au plomb
